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Rapport StraNES, une occasion manquée

Rapport StraNES, une occasion manquée

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Les propositions du rapport StraNES, rédigées dans la même novlangue que celles utilisées pour les nouveaux programmes scolaires, sont largement motivées par l’air du temps qui ne consacre que des droits sans contrepartie. Dans cette perspective, le diplôme cesse d’être le fruit de l’effort, du mérite et de l’excellence. Cette tendance contribue à une dévalorisation des diplômes.

Elles contribuent également au regroupement forcé des universités entre elles dans l’esprit de la loi Fioraso de 2013, diminuant ainsi la diversité des établissements et détruisant l’identité de celles-ci. Elles visent également à mettre fin à l’indépendance des filières d’excellence des classes prépas en les faisant entrer dans les mêmes communautés d’établissement.

Le comité justifie un certain nombre de recommandations coûteuses par une manœuvre de déclassement des dépenses liées à l’enseignement dans le calcul du déficit public. En contournant ce problème pourtant majeur du financement des propositions, une grande partie de celles-ci paraît par conséquent irréalisable.

La dévalorisation des diplômes de l’Enseignement supérieur

Le comité pour la Stratégie nationale de l’Enseignement Supérieur refuse une nouvelle fois la mise en place d’une sélection à l’entrée de l’université[1]. La sélection de fait existe pourtant bel et bien dans l’Enseignement supérieur : 50% des étudiants inscrits en Licence 1 passent en deuxième année, tandis que 25% redoublent et 25% se réorientent ou abandonnent leurs études [2]. Cette sélection négative détourne les étudiants n’ayant pas les capacités de réussir leur entrée à l’université d’une formation qualifiante adaptée et coûte cher aux établissements. C’est donc la double peine, pour les étudiants et pour la société.

Le CERU propose une sélection transparente, positive, basée sur les aptitudes et le mérite des candidats avant l’entrée à l’université, ce qui permettrait d’un même élan de proposer aux étudiants un parcours qui leur correspond et aux universités de soulager le problème de sur-effectif et de coût des redoublements.

Le comité balaie l’idée d’une sélection à l’entrée de l’université d’un revers de main. Il va au-delà en proposant de supprimer la sélection entre le Master 1 et le Master 2[3]. C’est pourtant de cette sélection que le diplôme de M2 tire toute sa valeur, alors même que la sélection est déjà interdite entre la troisième année de Licence (L3) et le M1.

Le CERU propose en revanche de placer cette sélection dès le niveau du Master 1 pour éviter le phénomène trop connu d’entonnoir entre les deux années lorsque le nombre de places en Master 1 est nettement supérieur au nombre de places en Master 2[4].

La énième volonté de construction d’une « société apprenante » développée par ce comité propose également des objectifs chiffrés de délivrance de diplômes. Ainsi, le rapport de septembre définit un objectif de 60% de diplômés de l’enseignement supérieur au sein d’une classe d’âge d’ici à 2025, 50% d’une Licence et 25% d’un Master[5]. Il préconise qu’en 2025, 20.000 doctorats soient délivrés par an dont 12.000 réservés pour les étudiants de nationalité française[6]. Non content des 91,5% de réussite au baccalauréat général et 90,6% au baccalauréat technologique en 2015[7], le comité soumet également la proposition d’augmenter la proportion de bacheliers généraux et technologiques.


Le CERU s’interroge sur cette politique de quota par nationalité qui trahit l’échec de la politique doctorale actuelle, notamment en Sciences. Conséquence d’un enseignement secondaire encore réparti par niveau (“les meilleurs vont en S”) et non par choix d’une filière, les disciplines scientifiques sont sous-représentées à l’université. Le CERU propose de repenser largement le dispositif actuel et d’imaginer des propositions de bourse sur critères académiques afin d’attirer les meilleurs bacheliers scientifiques à l’université.

La fixation d’objectifs chiffrés de diplômés promet être une source non négligeable de dévalorisation des diplômes. Dans un marché du travail où les demandeurs d’emploi sont naturellement mis en concurrence, seule l’obtention de diplômes de réelle qualité au particularisme affirmé permet de sortir du lot. Ces différents éléments ne peuvent qu’affaiblir la valeur du diplôme et constituer des handicaps supplémentaires pour les étudiants qui ne pourront plus prouver le sérieux de leur parcours universitaire.
Des points intéressants sont toutefois soulevés par ce comité, relatifs à la sécurisation des parcours professionnels et de la formation continue, au développement de l’alternance, ou à l’élargissement des recrutements au sein de la fonction publique pour les docteurs.

Le CERU considère qu’il est regrettable que sur cette dernière proposition, le comité StraNES ait manqué d’ambition en ne proposant pas une véritable refonte des voies d’accès à la Haute Administration publique permettant d’élargir véritablement les postes à responsabilité à une diversité de profils issus de l’ensemble de la société civile.

Le rapport du comité StraNES propose également d’autoriser l’accès à Internet pour les candidats dans le cadre des examens. Cette proposition reflète la conception des membres du comité : l’enseignement supérieur ne serait qu’un simple agent de transmission de compétences, et en l’occurrence de compétences de recherche et de rédaction dans le cadre d’un examen avec Internet.

Pour le CERU, bien que les compétences s’acquièrent naturellement dans le cadre de l’enseignement, l’université a pour premier rôle de transmettre des savoirs. Ce sont ces savoirs qui doivent être acquis, assimilés et prêts à être utilisés le jour de l’examen pour évaluer le candidat. L’autorisation de l’accès à Internet ne permettrait plus cette évaluation des savoirs et ne laisserait plus de place à la réflexion et au travail personnel du candidat.

Une aggravation des déficits publics

Le comité du StraNES propose toute une série de nouvelles dépenses pour l’enseignement supérieur. Il propose l’obligation pour les étudiants en niveau Master d’effectuer un séjour à l’étranger avec une bourse de mobilité spécifique pour les plus modestes[8], l’objectif de 50% d’étudiants boursiers en 2025[9], un plan de construction de 40.000 logements étudiants pour 2018-2022[10], l’amplification du plan de créations d’emplois dans l’enseignement supérieur[11], l’objectif européen de 2% du PIB consacrés à l’enseignement supérieur[12], la création d’un programme d’investissement de 6 milliards d’euros non consomptibles[13] ou encore le « rattrapage » des efforts budgétaires pour le supérieur par rapport à ceux consentis pour le secondaire[14].
Si de tels nouveaux moyens semblent au premier abord incompatibles avec la politique de réduction des déficits publics engagée au niveau national, le rapport utilise un tour de passe-passe pour justifier de telles dépenses. La Proposition 36 exprime le souhait du comité de voir la dépense publique pour l’enseignement supérieur inscrite au niveau européen comme un investissement d’avenir. Une telle inscription [15] européenne permettrait à l’Etat d’exclure ces nouvelles dépenses des normes de calcul des déficits publics. Minorant l’état des comptes déficitaires de la France, le comité se borne donc à trouver une astuce pour exclure ces dépenses publiques du calcul de la dépense publique.

Le CERU estime qu’une telle aggravation des déficits publics prétendument au bénéfice des étudiants finira par peser sur ces mêmes étudiants en tant que contribuables. L’inscription de la règle d’or dans la Constitution visant à garantir l’équilibre du budget paraît plus que jamais indispensable. De nouveaux partenariats innovants entre les établissements publics et les acteurs privés du marché du travail pourraient être profitables au financement de nouvelles mesures pour l’enseignement supérieur.

Le grand retour de la novlangue ministérielle

Le texte est parsemé de formules de novlangue qu’il convient d’analyser pour en déceler le sens caché.

La Proposition 6 développe la volonté de créer une « culture de la bienvenue » pour les étudiants étrangers. Au-delà de l’intention louable, on peut s’interroger s’il ne s’agit pas d’une procédure qui, détournée, faciliterait l’obtention de visas pour des personnes profitant du statut de l’étudiant dans le seul but d’entrer sur le territoire national.

La Proposition 11 se veut une solution pour l’ « inclusion », qui passe selon le rapport par la « déconstruction des stéréotypes du genre ». A nouveau, les gender studies s’invitent à l’université et ne peuvent qu’interroger sur le risque d’une dérive au profit de l’idéologie du genre selon laquelle la différence entre l’homme et la femme est exclusivement culturelle et vectrice d’inégalités. L’idée est reprise à la Proposition 35 sur l’ « égalité femmes-hommes » qui en demandant l’instauration de bilan sur les données sexuées de chaque établissement risque de mettre en place à terme des quotas d’étudiants de chaque sexe au sein des universités. La volonté de « favoriser l’accès des femmes aux postes de responsabilité » des établissements risque d’instaurer une nouvelle discrimination, dite à tort positive.

Pour le CERU, c’est au mérite et à la compétence que les choix doivent se faire.

La Proposition 19 se positionne pour une « culture du Oui » qui laisse les mains totalement libres aux établissements pour l’application de pédagogies « innovantes ».

Le CERU estime que si la diversité des parcours peut être un atout, la cohérence de ceux-ci - et notamment leurs liens avec le monde professionnel - doit être conservée.

La création de super-technostructures universitaires et la mise sous tutelle des CPGE
Le comité souhaite que les regroupements d’universités prennent le nom d’ « Université » ou « Université fédérale »[17]. Il s’agit sous prétexte d’une prétendue meilleure lisibilité internationale d’une volonté délibérée de fusion entre les établissements ayant choisi de s’associer ou de se réunir en comUE (Communauté d’Universités et d’Etablissements) de manière plus ou moins volontaire. Sous le nom ambigu d’ « Université », on cherche donc à fusionner les établissements entre eux dans l’esprit de la loi Fioraso de 2013[18] créant les régimes juridiques d’association des facultés. Il s’agit d’un passage en force qui se heurte à l’opposition d’établissements (comme l’Université Panthéon-Assas Paris II dont le Président est contraint de s’associer avec la comUE « Sorbonne Universités »[19][20]) et d’étudiants (comme à l’Université Nanterre Paris X où les étudiants se sont prononcés à près de 60% contre la fusion avec l’Université de Saint Denis Paris VIII[21]).
Pour le CERU, la diversité de nos établissements d’enseignement supérieur est un atout qu’il faut préserver. La recherche permanente d’universités déshumanisées et sans identité ne correspond ni au modèle français de l’enseignement ni aux enjeux internationaux auxquels nous sommes confrontés.

Le rapport va plus loin encore en proposant que les universités engloutissent les classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE)[22]. Cette mesure porterait un coup dur à ces filières d’excellence sélectives auxquelles les Français sont attachés. Ces attaques répétées trouvent leur justification dans un a priori erroné supposant que les classes préparatoires constituent une voie élitiste pour une caste privilégiée, méprisant ainsi le nombre important d’étudiants boursiers en classe préparatoire[23]. Une telle absorption des CPGE par les universités serait de plus incohérente tant les méthodes d’enseignement et les projets pédagogiques sont différents entre ces deux types d’établissement. Cette proposition intervient deux ans après la tentative du ministre de l’éducation nationale d’amputer entre 6% et 20% du salaire des professeurs de classes préparatoires [24]. Le ministre de l’époque avait alors été contraint de repousser cette réforme des classes préparatoires sous la pression des manifestations et des syndicats[25].


[1] Proposition 13, Rapport StraNES, Pour une société apprenante, Septembre 2015
[2] Note d’information Réussite et échec en premier cycle, Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, Novembre 2013
[3] Proposition 15, Rapport StraNES, Pour une société apprenante, Septembre 2015
[4] Le Monde : « Titulaires d’un master 1 mais refusés en master 2 », 30 janvier 2013
Le Figaro : « La sélection à l’entrée du master fait toujours débat », 19 mars 2012
[5] Proposition 1, Rapport StraNES, Pour une société apprenante, Septembre 2015
[6] Proposition 4, Rapport StraNES, Pour une société apprenante, Septembre 2015
[7] Ministère de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche
[8] Proposition 8, Rapport StraNES, Pour une société apprenante, Septembre 2015
[9] Proposition 23, Rapport StraNES, Pour une société apprenante, Septembre 2015
[10] Proposition 25, Rapport StraNES, Pour une société apprenante, Septembre 2015
[11] Proposition 32, Rapport StraNES, Pour une société apprenante, Septembre 2015
[12] Proposition 36, Rapport StraNES, Pour une société apprenante, Septembre 2015
[13] Proposition 38, Rapport StraNES, Pour une société apprenante, Septembre 2015
[14] Proposition 40, Rapport StraNES, Pour une société apprenante, Septembre 2015

[16] Proposition 17, Rapport StraNES, Pour une société apprenante, Septembre 2015
[17] Proposition 28, Rapport StraNES, Pour une société apprenante, Septembre 2015
[18]LOI n° 2013-660 du 22 juillet 2013 relative à l’enseignement supérieur et à la recherche du 22 juillet 2013
[19] Le Monde : « Pourquoi Paris-II-Assas refuse rejoindre une communauté d’universités », 21 mai 2014
[20] L’Etudiant : « Paris 2 revient vers Sorbonne universités contraint et forcé », 18 novembre 2014
[21] Le Figaro : « A la fac de Nanterre, le syndicat de droite UNI majoritaire pour la première fois », 14 avril 2015
[22] Proposition 28, Rapport StraNES, Pour une société apprenante, Septembre 2015
[23] 26,9% de boursiers en CPGE sur l’année 2011-2012, Classes préparatoires aux grandes écolse, pour en finir avec les clichés, Conférence des Grandes Ecoles, 2013
[24] L’Obs : « Pourquoi les profs de prépa sont-ils en colère ? », 1er décembre 2013
[25] Le Monde : « Classes prépas : la réforme du temps de travail repoussée », 12 décembre 2013

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