« Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes » écrivait Bossuet. Les bonnes âmes de l’éducation, pédagogues patentés de l’Education nouvelle, hérauts de l’école inclusive et de la bienveillance, pleurent depuis des années le divorce entre parents et enseignants. Le rapport commis par la porte-parole de la République en marche, Aurore Bergé et l’une de ses collègues députés, Mme Béatrice Descamps, n’est qu’une jérémiade de plus. Loin de s’interroger sur les raisons profondes qui nourrissent depuis des années ce sentiment de défiance, ce rapport, digne d’une consultation chez un conseiller conjugal, reprend tous les poncifs du moment : il faut apprendre à se parler car « le secret induit de l’inquiétude », il faut apprendre à se respecter en signant une nouvelle charte sur « l’égale dignité des acteurs éducatifs ».

Mais pour s’entendre, le préalable est de parler la même langue. En la matière, la créativité lexicale, dont fait preuve l’institution scolaire, n’arrange rien. Du « référentiel bondissant » pour désigner un ballon, au mot natation devenu dans la première version des programmes scolaires « le fait de se déplacer dans un milieu aquatique standardisé profond », tout concourt à désorienter les parents, tous les parents et pas seulement les plus « éloignés de l’école » comme le laisse entendre de façon condescendante ce rapport. Difficile pour Mme Aurore Bergé de s’en apercevoir car elle semble atteinte de la même pathologie : pour elle « les parents les plus éloignés de l’école » doivent désormais être désignés par le vocable de « parents empêchés » Sic ! Quant à la semaine du goût, qui se tient dans les établissements scolaires, ce sont, selon la député des Yvelines, « des prétextes inclusifs, des rituels positifs » Re-sic !!.

Cette incompréhension fut également le fruit d’une politique délibérée inventée par certains ayatollahs du pédagogisme. Ces derniers, en adorateurs zélés de Bourdieu, ont voulu s’attaquer à la racine des inégalités scolaires : la famille. Pour eux, le fait que tous les élèves n’aient pas des parents également capables de les aider à faire leurs devoirs et réviser leurs leçons devait être corrigé. Quitte, pour cela, à bouleverser les méthodes d’enseignement, remplaçant celles traditionnelles que les parents comprenaient pour les avoir apprises, par d’autres plus « modernes » et surtout beaucoup moins intuitives. Le jour où plus aucun parent ne pourra aider son enfant, l’égalité sera enfin réalisée. C’est ainsi que se sont développés les maths modernes, que la méthode globale a supplanté la syllabique, que la grammaire a été remplacée par l’«  observation réfléchie de la langue », que les compléments d’objet direct (COD) et indirect (CDI) laissèrent place en 2015 au fumeux « prédicat ». Loin d’avoir permis de lutter contre les inégalités scolaires, ces politiques ont simplement accru l’incompréhension entre les parents et l’école et conduit à une forme de désengagement contraint.

Toutes ces nouvelles méthodes ont particulièrement déstabilisé les familles. Une enquête internationale publiée en 2013 démontrait que les familles, notamment en France, avaient toujours de fortes attentes vis-à-vis de l’école mais qu’elles ne comprenaient pas l’évolution des pédagogies. » Une étude menée par la sociologue Séverine Kakpo démontre, d’ailleurs, que les familles issues de milieux modestes craignent que ces méthodes n’aboutissent à une forme de nivellement par le bas. Elles considèrent l’école désormais comme insuffisamment exigeante.

C’est l’une des raisons majeures de la défiance entre les parents et l’institution scolaire. Au moment où l’école se dit bienveillante, où l’on supprime les notes pour éviter de blesser l’amour propre des élèves - à ce titre le présent rapport s’inscrit dans la même ligne en demandant aux enseignants que leurs annotations et leurs « remarques ne soient pas stigmatisantes sur le long terme pour l’élève et son orientation » -, les parents réclament plus d’exigence et s’inquiètent de la baisse du niveau. D’ailleurs, lors de toutes les réformes du précédent quinquennat, telle que la suppression du latin, la réforme de l’orthographe, l’évaluation par compétence, les sondages relevaient que les familles populaires étaient toujours les plus hostiles.

On pourrait ajouter bien des raisons de fond au fossé qui se creuse entre parents et école. Comment s’étonner que les relations s’enveniment quand le ministère cédant aux injonctions de lobbies militants enrégimente les enseignants dans des combats qui ne sont pas les leurs avec, par exemple, la déconstruction des stéréotypes de genres en maternelle et l’enseignement de la théorie du genre ? Comment ne pas voir que la façon dont l’Institution a organisé la présence des parents dans l’Ecole est devenue contre-productive : en donnant le dernier mot aux parents sur l’orientation, en faisant des conseils de discipline des simulacres de tribunaux où les parents sont amenés à être les avocats des élèves, on a créé un face-à-face souvent hostile entre enseignants et parents.

Chacun doit retrouver sa place afin de renouer le pacte des adultes qui permettait jadis à l’enseignant de compter sur les parents pour assoir son autorité.

Au lieu de s’intéresser à ces questions de fond, les deux auteurs du rapport ont préféré instruire le procès des enseignants jugés sociologiquement trop bourgeois - Re-Re-Sic !!!! pour être compris dans certains établissements les incitant à se former pour apprendre les codes des quartiers. Jusqu’à maintenant, on espérait que le rôle de l’école était inverse et que c’était aux enseignants d’apprendre les codes de notre société et de la République aux élèves, même à ceux des quartiers. On estimait également que l’Ecole n’attendait pas simplement des parents qu’ils fassent « découvrir la cuisine de leur pays » lors de « moment inclusif ». Mais c’était sans doute des espérances du monde ancien …

Ce rapport est le signe que l’incompréhension est profonde entre cette majorité parlementaire et les problèmes de l’école. Le chemin qu’elle nous propose est celui bien connu du relativisme culturel et du communautarisme. L’exact contraire de ce qu’attendent les Français (parents et enseignants) pour l’Ecole.

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Rapport Bergé : « Les ayatollahs du pédagogisme déplorent les effets dont ils chérissent les causes »

A propos de l'auteur
Olivier Vial

Olivier Vial est président de l’UNI et directeur du CERU – centre d’études et de recherches universitaires (Le labo d’idées universitaire).

Ancien membre du Comité consultatif auprès du Haut Conseil de l’Education - HCE.

Après des études à Grenoble, où il obtient une maitrise d’économie, Olivier Vial poursuit ses études à l’Institut Français de Presse (IFP) à Paris.

Il a été élu au conseil d’administration du CNOUS, de 2000 à 2002. Il a également été membre de la section des "questions économiques générales et de la conjoncture" du conseil économique et social.

Il contribue au site Atlantico.

Il a publié "l’école malade de l’égalitarisme".