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Les jeunes à gauche ? Un cliché qui a vécu

Les jeunes à gauche ? Un cliché qui a vécu

Quand Edgar Morin, en précurseur, s’intéresse à la jeunesse au début des années 1960, il va le faire sous un angle culturaliste, s’attachant à analyser les transformations rapides de la société française de l’époque. Les jeunes apparaissent alors comme les acteurs et les symboles du rejet de l’autorité, de la revendication du droit à la différence, et de comportements hédonistes.

Avec un tel portrait, la messe semblait définitivement dite : la jeunesse est consubstantiellement de gauche.

Aujourd’hui encore, les partis de gauche continuent à entretenir ce mythe. Dans son rapport, intitulé "Gauche, quelle majorité électorale pour 2012 ?", Terra nova, fondation proche du parti socialiste, place la jeunesse au centre du socle électoral de la gauche, celle-ci étant censée bien représenter les valeurs "progressistes" défendues par le PS.

Pourtant, le comportement électoral des jeunes tend à se rapprocher de celui des Français, tout comme leur système de valeurs.

Le vote "jeune" n’existe pas

"En matière politique, le comportement électoral des 18-24 ans, qui représentent environ 15 % du corps électoral, ressemble à celui de leurs aînés immédiats, les 25-29 ans. Trois sur dix ont voté à tous les tours des dernières élections nationales. Un sur huit s’est abstenu systématiquement et un sur deux aux législatives" [1]. Les jeunes électeurs restent parmi les plus abstentionnistes et ils se montrent également souvent hésitants et plus volatils dans leur choix.

Mais, "au fil des élections, le vote des jeunes a incontestablement perdu de sa spécificité et se démarque moins de celui de leurs aînés que par le passé [2]". Le différentiel entre le vote des jeunes et celui de la moyenne des Français diminue régulièrement. Entre 1974 et 1995, la jeunesse semblait être structurellement de gauche. Elle accordait majoritairement ses suffrages au candidat de la gauche avec une prime de près de 10 points par rapport à la moyenne des Français.

Actuellement, l’évolution du vote des jeunes suit sensiblement la même pente que celui des ouvriers qui après avoir été un "électorat captif " de la gauche est aujourd’hui de plus en plus éclaté entre les différents candidats, et pour une part séduit par le vote Front National (FN).

Dès 1988, le FN réalise de très bons scores parmi les jeunes, souvent supérieurs à la moyenne des Français. "Selon les conditions d’insertion sociale des jeunes, tout particulièrement leur niveau de formation, l’attractivité du vote frontiste n’est pas la même : 29 % des 18-30 n’ayant pas le bac contre 13 % des 18-30 ans détenteurs du bac et 20 % de l’ensemble des votants ont choisi Jean-Marie Le Pen au premier tour de la présidentielle de 2002. Seuls 8 % des étudiants ont porté leurs voix sur le leader d’extrême-droite" [3].

La valeur "famille" plébiscitée

Il a existé pendant des décennies de forts clivages entre les jeunes et leurs aînés sur certaines valeurs comme par exemple la famille, l’autorité, le sentiment national. Ces clivages tendent à s’estomper.

47 % des jeunes français jugent que fonder une famille est un moyen de "réussir sa vie" (39 %, moyenne européenne). Quand on leur demande de se projeter dans l’avenir pour savoir ce qu’ils aimeraient réaliser dans les quinze prochaines années, les aspirations des jeunes français s’articulent autour du foyer. Ils sont 68 % à souhaiter devenir propriétaire et 58 % à vouloir des enfants [4].

Ces aspirations commencent d’ailleurs à se retrouver dans les statistiques de fécondité et de nuptialité. "En effet, le nombre de naissances a de nouveau augmenté à compter de 1995. En 2000, il s’est établi à 808 000, correspondant à un indice conjoncturel de 1,89 enfant par femme en moyenne. […] 828 000 naissances ont été enregistrées en 2008, ce qui correspond à 2,02 enfants par femme en moyenne, plaçant la France en deuxième position dans l’Union européenne (juste après l’Irlande, avec 2,1). Cette hausse est surtout due à la fécondité des femmes de plus de 30 ans (l’âge moyen des mères à la naissance du premier enfant était de 29,9 ans en 2008)" [5].

De même, avec 265 000 mariages célébrés en 2008, on est revenu au niveau de 1994 et les jeunes français semblent se réapproprier le mariage.

L’autorité reconnue et respectée

L’anti-autoritarisme né dans le sillage de mai 1968 et qui fut source d’un clivage politique important tend à disparaître, depuis le début des années 80. En 1981, 60 % des Français pensaient que respecter l’autorité était une bonne chose ; en 2008 la proportion atteint 79 %. La confiance dans l’armée, symbole d’autorité, progresse également de 58 % à 72 %.

La notion d’autorité devient consensuelle. Elle est moins clivante sur le plan politique et les différences de perception selon l’âge s’estompent. Les jeunes sont beaucoup plus favorables à l’autorité que ne l’étaient leurs aînés à leur âge, comme le prouve l’enquête réalisée en 2008 auprès de 1 500 lycéens pour le magazine Phosphore : " 80 % des jeunes estiment que les enseignants devraient exercer leur autorité pour faire respecter l’écoute en classe, mais aussi le respect des autres (82,6 %) ou encore les travaux scolaires (73,4 %) et le règlement."

La fierté d’être français retrouvée

Entre 1981 et aujourd’hui, le sentiment d’appartenance nationale et la fierté d’être français a fortement progressé chez les jeunes (+23 points). Durant plusieurs décennies, ce sentiment d’appartenance nationale était un des clivages les plus importants entre les jeunes et leurs aînés.

En 1981, par exemple, seuls 65 % des jeunes affirmaient être fiers d’être Français contre 82 % de l’ensemble des français et 93 % des 60 ans et plus. En 2008, ils sont 88 % des jeunes à déclarer être fiers d’être français, contre 90 % de l’ensemble des Français et 94 % des 60 ans et plus[Muxel Anne, 2007].

Un glissement vers plus de liberté

La jeunesse française continue de préférer l’égalité à la liberté. Comme leurs homologues finlandais, les jeunes français sont 67 % à penser qu’une société idéale valoriserait d’abord une "répartition équitable des richesses" plutôt que la "performance individuelle". Il faut, cependant, noter que les générations qui les ont précédés (30-50 ans dans cette enquête) étaient encore plus nombreuses à choisir l’égalité (81 %).

Le différentiel de 14 points qui existe entre les 16-29 ans et les 30-50 ans, sur cette question, constitue, ici encore, le signe d’un glissement de la jeunesse vers des valeurs plus "libérales".

Extraits de "La jeunesse n’est plus ce qu’elle était... tant mieux !", de Olivier Vial, CERU (2011)

Article publié sur le site Atlantico

[1Fondapol, 2011, p.22

[2Lau Elisabeth (sous la dir. de), [2011], p.43

[3Bréchon Pierre, 2009

[4Mermet Gérard, 2009

[5Muxel Anne, 2007

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