CERU

Par Olivier Vial

Le 18 janvier 2023 à 8h31

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La crainte de la « répression » et la paranoïa grandissante d’une partie des militants provoquent des changements quant à la stratégie et la physionomie des groupuscules les plus déterminés. Chronique parue sur le site Atlantico, le 15 janvier.

« Dispensé de peine ! »  Mardi 10 janvier, le tribunal judiciaire de Paris a reconnu que les deux militants de Dernière rénovation, qui avaient bloqué le périphérique parisien en novembre dernier, s’étaient rendus « coupables d’entraves à la circulation », un délit punissable de deux ans de prison et d’une amende de 4 500 € (art L412-1 du Code de la route). Mais il a également jugé, selon ce que rapporte un tweet du groupe activiste, « qu’il n’y avait pas de sens ou de justification à ce que la société inflige une peine à des citoyens qui luttent pour leur survie et celle de leurs proches », prononçant en conséquence une dispense de peine. Ce verdict fut immédiatement salué comme une victoire pour les mouvements pratiquant la « désobéissance civile » au nom d’un prétendu « état de nécessité »[1].  

Quant au tribunal de Niort, il n’a prononcé, le 6 janvier, que des peines de prison avec sursis contre les quatre activistes qui avaient détruit une partie du chantier de la retenue d’eau de Mauzé-sur-le-Mignon[2]. En décembre, cette même juridiction n’a condamné qu’à deux ou trois mois de prison avec sursis les 5 personnes interpellées à la suite du sabotage et des affrontements violents contre les forces de l’ordre qui avaient eu lieu sur le site Sainte-Soline (6 000 personnes avaient participé à ces actions de guérillas et seulement 5 furent inquiétées).

Les procès se suivent et la clémence de la justice française apparaît de plus en plus décalée par rapport à celle de ses homologues européens. Pour avoir bloqué une route, un militant d’Insulate Britain a été condamné à 6 mois de prison ferme en Angleterre. Au Pays-Bas, les deux membres du collectif Just Stop Oil ont écopé de deux mois de prison, dont un ferme, pour s’être collé la main sur la vitre de protection d’un tableau de Vermeer. En Allemagne, le parquet de Brandebourg considère depuis mi-décembre ces mouvements comme des « organisations criminelles » donnant ainsi une base légale à des opérations de grande envergure contre ces activistes. Le 13 décembre, une perquisition nationale dans plus de 8 Länder fut organisée et coordonnée par l’institution judiciaire contre des écologistes préparant des actions de blocage. Même la municipalité de Berlin, pourtant dirigée par des élus SPD et verts, vient de mettre en place un arsenal d’amendes allant jusqu’à 2 000 euros contre ceux qui entraveraient la circulation dans la capitale allemande. 

L’extrême bienveillance dont, jusqu’à présent, la justice française fait preuve n’empêche pourtant pas nos activistes de crier à la persécution. Une pétition, lancée le 9 janvier, rassemblant 3000 signataires (activistes, élus, universitaires, artistes…) et 289 organisations dénonce la tentative de « criminalisation » des luttes écologistes ainsi que les méthodes de la police. Elle prend fait et cause pour les franges les plus radicales de la galaxie climat : « Nous ne pouvons d’ailleurs leur donner tort quand nous les entendons affirmer que leurs actions de “désarmement[3]” sont un élément essentiel de toute stratégie conséquente pour freiner, enrayer, stopper les projets qui bétonnent les sols, s’accaparent les terres ou empoisonnent les rivières. […] Leurs gestes, leur précision, leur détermination joyeuse, nous parlent infiniment plus que les grimaces du ministre de l’Intérieur quand il verse des larmes de crocodile sur les barrières cassées d’un chantier, sur la mise à l’arrêt temporaire d’un site industriel hautement polluant, ou sur les dommages économiques subis par telle ou telle entreprise multinationale écocidaire », peut-on lire dans ce texte.

Pierre Desproges écrivait : « ce n’est pas parce que je suis paranoïaque qu’ils ne sont pas tous après moi ! ». Ce à quoi aujourd’hui, les activistes semblent lui répondre : « ce n’est pas parce que la justice française est extrêmement clémente avec nous que nous ne sommes pas persécutés ! ». Sur les blogs, les réseaux militants, les serveurs de messageries cryptés, c’est toujours la même chanson : l’État, la police ont déclaré la guerre aux mouvements écologistes. Pour légitimer cette crainte, Greenpeace a même commandité une enquête auprès de Sciences Po. Sans grande surprise, les auteurs de l’étude dénoncent « le tournant répressif contre les désobéissants » et « la répression contre l’activisme environnemental ». CQFD ! 

Si la réalité est loin d’accréditer cette inquiétude, cette dernière ne sera pas sans conséquence. L’expérience a souvent montré que des activistes qui ont le sentiment d’être surveillés sont beaucoup plus dangereux que ceux qui le sont vraiment.

En effet, la crainte de la « répression » et la paranoïa grandissante d’une partie des militants provoquent des changements quant à la stratégie et la physionomie des groupuscules les plus déterminés. Sylvie Ollitraut, directrice de recherche au CNRS, rappelle qu’« à partir du moment où un groupe est criminalisé (ou pense l’être devons-nous rajouter)  son identité se transforme »[4]. Elle ajoute que « la répression pourrait […] mener à une radicalisation du mouvement, vers une montée de la violence chez les militants, dont les actions allaient jusqu’ici rarement au-delà de la désobéissance civile qui se veut pacifique ». 

C’est effectivement la pente sur laquelle nous voyons les activistes s’engager. Déjà, en janvier 2022, des militants d’Extinction Rebellion France publiaient un long document sous forme d’autocritique. Ils remettaient en cause le fait d’agir à visage découvert, ce qui selon eux relèverait d’une vision beaucoup trop angélique de leurs relations avec la police.

Depuis, dissimuler son visage est devenue une pratique de plus en plus courante : aux Black Block se sont, par exemple, ajoutés les White block vêtus de tenue de laboratoire spécialisés dans les opérations de sabotage et les Blue Block qui affrontent les forces de l’ordre en bleu de travail. Mais ce sont les appels à structurer des actions clandestines qui sont aujourd’hui le plus inquiétants. Comme nous l’avions déjà évoqué dans nos colonnes, un texte appelant à constituer une « Fraction armée verte » se diffuse dans les sphères militantes. Ce texte pose les bases, « d’un projet de construction d’une vaste organisation de résistance ». Celle-ci précise l’auteur devra être clandestine afin de pouvoir « planifier un usage de la violence politique dont nous aurions besoin ». Sic !

En agitant la peur de la répression et en entretenant la paranoïa chez les militants, les stratèges de ces organisations savent exactement ce qu’ils font. L’objectif est d’inciter de plus en plus d’activistes à se prémunir d’éventuelles poursuites ou surveillances en rejoignant le côté obscur, celui de la clandestinité. À partir de là, tout devient possible … surtout le pire.


[1] L’état de nécessité s’apprécie au regard de trois critères : Premièrement, faire face à un péril actuel ou imminent. Deuxièmement, les actes doivent être proportionnés à ce péril. Enfin, ils doivent être l’unique moyen d’y faire face. Selon un tweet de l’organisation activiste,  » Le tribunal a retenu les 2 premiers critères, au regard de la catastrophe climatique en cours et du caractère pacifique des actions de Dernière Rénovation. Le président n’a cependant pas retenu le 3ème critère, il a précisé que sa position “pourrait évoluer d’ici 4 ou 5 ans”.

[2] Cette action s’est déroulée le 22 septembre 2021 dans les Deux-Sèvres.

[3] Néologisme militant signifiant sabotage.

[4] Libération, 9 septembre 2020.

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