CERU

Par Olivier Vial

Le 26 mars 2023 à 10h41

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Chronique parue le 26 mars dans Atlantico

441 policiers blessés, 891 départs d’incendie, des scènes de guérilla urbaine à quelques mètres des Champs-Élysées ou de l’Opéra. Voilà le lourd bilan de la seule journée du 23 mars à Paris. Si le 49-3 a servi d’étincelle, l’intervention télévisée d’un Président droit dans ses bottes, rabrouant ses opposants, n’a fait qu’attiser la colère qui couve depuis de longs mois dans le pays. Menaces contre les élus, agressions, vandalisme, sabotages, affrontements prémédités contre les forces de l’ordre ; si la violence politique fait un retour aussi remarqué dans l’arsenal des activistes, cela ne tient en rien du hasard.

L’opposition à la réforme des retraites a accéléré le phénomène, mais elle n’en est pas la cause. D’ailleurs, ce week-end dans les Deux-Sèvres, lors d’une conférence de presse, aux côtés des opposants aux « bassines », Marine Tondelier, la secrétaire générale des Verts, a réaffirmé que « la vraie urgence, ce n’est pas les retraites, c’est l’écologie ! ». Juste après, plusieurs milliers d’activistes, dont certains avaient fait le voyage depuis l’Italie, la Suisse, ou l’Allemagne, se sont lancés à l’assaut des 3 200 gendarmes présents sur place. Tentatives d’encerclement, tirs de mortier, batailles rangées, les affrontements furent extrêmement violents, des véhicules de la police incendiés et des blessés par dizaines. La cause est différente, mais la violence reste la même.

Si la violence politique a toujours existé en France[1], son intensité et son acceptation, désormais beaucoup plus large au sein des milieux activistes, constituent des phénomènes relativement nouveaux. Depuis le milieu des années 2000, un consensus semblait s’être imposé, même chez les plus déterminés et les plus radicaux, en faveur de la désobéissance civile et de l’action non-violente. Des mouvements comme Extinction Rebellion avaient même théorisé l’efficacité et la supériorité de telles stratégies. Cet unanimisme en faveur de la non-violence va être contesté à partir du milieu des années 2010 par plusieurs intellectuels et universitaires[2]. Mais c’est, sans nul doute, les travaux et l’aura d’Andreas Malm qui vont contribuer à relégitimer l’utilité de la violence dans l’esprit des militants. Cet universitaire suédois, encore assez méconnu du grand public, est une véritable célébrité au sein des milieux radicaux. Hasard du calendrier ? Le 23 mars dernier, alors que Paris était toujours le théâtre d’affrontements entre les forces de l’ordre et des groupes mobiles d’incendiaires, la France Insoumise lui offrait même la chaire de géographie de son nouveau centre de formation, l’Institut de la Boétie, lui permettant de développer auprès du public français la « pensée incendiaire » qui l’a fait connaître.

Le front commun

Depuis la publication en 2017 de son livre L’Anthropocène contre l’histoire : Le réchauffement climatique à l’ère du capital, suivi en 2020 par son ouvrage le plus cité Comment saboter un pipeline, il a réussi à imposer une autre vision de la violence politique au sein, d’abord de la sphère militante, puis d’une partie des médias et de l’opinion publique. Ses travaux universitaires visent avant tout à redéfinir les stratégies et les tactiques à utiliser pour abattre le système capitaliste. En effet, loin de se cacher derrière une hypothétique neutralité scientifique, Andreas Malm revendique la nécessité d’imposer un « communisme de guerre » et d’inventer « un léninisme écologique ». Pour cela, il va développer deux axes qui sont aujourd’hui largement suivis par les mouvements activistes : la nécessité d’un front commun et celle d’un flanc radical. Il développe également une stratégie qui vise à faire accepter progressivement par les citoyens une augmentation du niveau de violence.

Les débats sur la priorité à accorder entre « fin du monde » et « fin du mois » ont longtemps divisé les militants écologistes et ceux issus de l’extrême-gauche. En dénonçant l’Anthropocène[3], le mouvement climat exonère, selon Malm, le véritable responsable de la catastrophe écologique : le capital. En passant de ce concept à celui de Capitalocène[4], il a offert les bases théoriques d’une réelle convergence des luttes. Luttes sociales et écologiques peuvent désormais s’unir pour combattre le système productif des pays occidentaux et imposer la décroissance (qui est aujourd’hui le dénominateur commun de tous ces mouvements). On retrouve d’ailleurs ce thème dans le slogan « Justice sociale et climat, même combat » qu’Extinction Rebellion ou Alternatiba utilisent pour s’opposer à la réforme des retraites.

Le flanc radical

Pour Andreas Malm, les stratégies violentes et non violentes ne s’opposent pas, elles doivent même être complémentaires. La création d’un flanc radical peut être bénéfique, selon le géographe suédois, mais cela « présuppose une division du travail où les radicaux et les modérés jouent des rôles très différents. Les premiers portent la crise jusqu’à un point de rupture tandis que les seconds y proposent une issue »[5]. Il rappelle, par exemple, que dans le combat pour les droits civiques, les victoires obtenues par Martin Luther King n’ont été possibles que grâce à la peur que suscitaient les actions menées par Malcolm X. Ce que Manuel Cervera Marzal, sociologue à l’EHESS, résume par ces mots : « le critère d’efficacité d’un mouvement, c’est moins le fait qu’il soit violent ou non violent, mais c’est sa capacité à articuler de manière intelligente la violence et la non-violence, à trouver un terrain d’entente entre violents et non-violents »[6] Une stratégie qui, des manifestations contre la réforme des retraites à celles contre les méga-bassines, semble totalement à l’œuvre. Les syndicats ou les partis de gauche sont, d’ailleurs, beaucoup moins prompts qu’il y a quelques années à dénoncer les plus radicaux qui pratiquent, sous une forme ou une autre, la violence.[7]

Faire monter la violence progressivement

Enfin, Malm va s’intéresser à la façon dont ce type d’action est acceptée pour en optimiser l’impact. Il invite les activistes à s’interroger avant d’agir sur le degré d’acceptabilité de la violence dans la société au sein de laquelle ils agissent. « Le niveau de réceptivité, d’acceptation de la violence évolue avec le temps et avec la montée de la prise de conscience du danger environnemental », affirme-t-il. Ce qui l’amène à considérer qu’il existe une « loi de l’augmentation tendancielle de la réceptivité de la violence dans un monde en réchauffement rapide »[8]. On pourrait sans doute tirer une règle similaire avec la montée de la colère sociale au sein d’une population.

En 2020, quand il écrit son livre, il évoque essentiellement la violence exercée contre des biens matériels. Il met, d’ailleurs, en garde : « on change de registre dès que du sang est versé. Cela pourrait arriver, malencontreusement ou délibérément. Ce n’est pas nécessaire. […] À l’heure où j’écris ces lignes, […] ce serait une catastrophe pour le mouvement si l’une de ces composantes décidait de recourir au terrorisme »[9]. Il insiste bien sur le fait que ce serait une catastrophe pour l’instant. Sa condamnation n’est pas de principe, mais simplement d’opportunité, de contexte. D’ailleurs, elle n’est plus totalement suivie. Les événements des derniers jours montrent que, par exemple, les violences contre les membres des forces de l’ordre sont de plus en plus assumées. De même, au sein des mouvements antifa, la question de la violence contre les personnes n’a jamais été taboue[10].

Les écrits d’Andreas Malm ont immédiatement exercé une influence directe sur les mouvements activistes. Sa prise de position en faveur des micro-sabotages a été à l’origine des mouvements de dégonflage des SUV. En février 2021, une quinzaine de groupes d’Extinction Rebellion ont annoncé renoncer à la désobéissance civile non-violente pour se tourner vers les stratégies définies par Andreas Malm. Même le très médiatique Cyril Dion, animateur de certaines soirées consacrées à l’écologie sur France 2, se fait désormais l’apôtre du penseur suédois : « Qu’est-ce que la violence aujourd’hui ? Est-ce que la violence, c’est de construire un pipeline ? Ou est-ce que c’est de saboter un pipeline ? Andreas Malm nous invite à reconsidérer ce qui est violent. Et, d’une certaine manière, cette interposition, c’est de la légitime défense »[11]L’extension infinie du domaine de cette légitime défense, voilà ce qui permet de légitimer la violence politique. La preuve que les concepts et la pensée peuvent être incendiaires.


[1] On se souvient du terrorisme d’extrême-gauche dans les années 70 ou de l’apparition des black-bloc en marge des mouvements altermondialiste à la fin des années 90.

[2] On peut citer, par exemple, Mark Bray, Francis Dupuis-Déry, Manuel Cervera-Marzal, Goeffroy de Lagasneirie.

[3] L’anthropocène est un concept qui désigne l’ère qui se caractérise par l’avènement des hommes comme principale force de changement sur Terre, surpassant les forces géophysiques.

[4] Notamment dans son livre L’anthropocène contre l’histoire : Le réchauffement climatique à l’ère du capital, 2017, éditions La Fabrique.

[5] Comment Saboter un pipeline, 2020, édition La Fabrique, p. 152.

[6] Dans une vidéo du Monde, publiée en novembre 2021.

[7] Interrogé sur BFMTV, Julien Le Guet, le porte-parole de Bassines Non Merci refuse de condamner la violence des activistes. Il dénonce la violence d’État et déclare qu’il ne faut pas confondre « tyrannie et résistance ».

[8] Comment saboter un pipeline, 2020, édition La Fabrique, p. 152.

[9] Ibid, p. 137.  

[10] Les mouvements antifas prospèrent et multiplient les agressions violentes en toute impunité

[11] https://www.youtube.com/watch?v=4r03rdiqA1g

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