CERU

Par Olivier Vial

Le 12 novembre 2023 à 20h54

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Chronique publiée le 12 novembre 2023 sur Atlantico

La sixième saison des Soulèvements de la terre semble écrite par les meilleurs scénaristes d’Hollywood. La gauche radicale se bouscule au casting, les décors évoluent ; elle a même débuté, en plein milieu des Alpes, avec l’installation de la plus haute ZAD d’Europe à plus de 3500 mètres d’altitude sur le glacier de la Girose. Attention ! Il n’est pas ici question d’une nouvelle série télévisée, mais bien de ce collectif qui s’est fait connaître du grand public en mettant en scène une véritable bataille rangée, opposant près de 10 000 activistes cagoulés et armés de divers projectiles à 3 500 gendarmes à Sainte-Soline (Deux-Sèvres). Prêts à tout pour séduire les médias et leur offrir des images spectaculaires, les stratèges à la tête du mouvement ont décidé, depuis leur création le 24 janvier 2021, de feuilletonner et de présenter leurs combats comme des saisons Netflix. Ils ont décidément le sens du spectacle.  

L’affrontement avec Gérald Darmanin et la menace de la dissolution du collectif fut au cœur de la cinquième saison. À la suite des violences de Sainte-Soline, le Conseil des ministres avait prononcé, le 21 juin, par décret la dissolution des Soulèvements de la terre. Aussitôt, le ban et l’arrière-ban furent mobilisés. Universitaires, artistes, militants se déclarèrent membres des 

Soulèvements. En quelques semaines, comme nous l’écrivions dans une précédente chronique, les menaces de dissolution, contrairement à ce qu’espérait le ministre de l’Intérieur, ont renforcé le mouvement. Désormais, il revendique 210 comités locaux et plus de 150 000 sympathisants.

Promettre la dissolution des Soulèvements de la terre avait tout du pari risqué pour le ministre de l’Intérieur. Si les violences furent bien réelles et relayées en direct sur les chaînes infos (l’obligeant à réagir), désigner et établir la responsabilité juridique d’un collectif qui dès sa création a choisi d’apparaître sous la forme d’une nébuleuse aux contours incertains et informels pour justement échapper aux poursuites étaient chose ardue. Depuis des années, les activistes ont bien compris l’enjeu et délaissent les formes classiques et officielles d’organisation, telles que les associations ou les ONG, pour des collectifs informels sans statut déclaré, ni président responsable devant la loi. Ils préfèrent les structures en rhizome (comme la racine de gingembre) qui se développe dans tous les sens, sans centre décisionnaire ni communication centralisée, mais qui peut continuer de croître même si l’une de ses branches est détruite ou empêchée. 

Un rebondissement est venu relancer la sixième saison des Soulèvements de la terre. Le 9 novembre dernier, le Conseil d’État statuant sur le fond a définitivement annulé le décret de dissolution pris par le gouvernement (celui-ci avait déjà été suspendu en référé en août). Même si, depuis 2021, la loi permet de dissoudre une association, mais aussi un groupement de fait, qui provoque à des agissements violents à l’encontre des personnes ou des biens, les juges ont tenu à rappeler qu’« une dissolution est justifiée à ce titre si une organisation incite, explicitement ou implicitement, à des agissements violents de nature à troubler gravement l’ordre public. Peut constituer une telle provocation le fait de légitimer publiquement des agissements d’une gravité particulière ou de ne pas modérer sur ses réseaux sociaux des incitations explicites à commettre des actes de violence ». Si, les magistrats reconnaissent que  Les Soulèvements de la terre en tant que groupement de fait, ont bien relayé « avec une certaine complaisance les images d’affrontement de manifestants avec les forces de l’ordre » ; et que  « plusieurs dizaines de membres des forces de l’ordre ont été blessés lors des heurts avec les manifestants, cette seule circonstance, alors même que certains des auteurs de violences se seraient réclamés « des soulèvements de la terre » ne constitue pas une provocation imputable au mouvement », cela ne suffit pas, d’après eux, à « établir une revendication, une valorisation ou une justification » suffisante de ces agissements pour prononcer la dissolution au nom du principe de proportionnalité. Quant aux appels au sabotage, joliment rebaptisé « désarmement climatique », le Conseil d’État déclare : « En revanche, il ressort des pièces du dossier que le groupement de fait « Les Soulèvements de la Terre » s’inscrit […] dans le cadre d’une mouvance écologiste radicale promouvant non seulement ce qu’il appelle « la désobéissance civile » mais aussi les appels à ce que le groupement dénomme « désarmement »,  […] c’est-à-dire des destructions ou dégradations visant à rendre ces infrastructures impropres à leur destination. Ce groupement, soit en en prenant l’initiative, soit en relayant des messages ayant le même objet émanant d’autres structures, a ainsi incité à porter des dommages à certaines infrastructures telles que les « méga-bassines », à mettre « hors d’état de nuire » des sites industriels jugés polluants, à arracher des plantations qualifiées d’« intensives » ou encore à  détériorer des engins de chantier, alors qu’il ne pouvait ignorer que de tels appels à l’action étaient susceptibles de se traduire, et se sont traduits parfois, par des dégradations effectives ». Malgré cela, les magistrats estiment là encore qu’« au regard de la portée de ces provocations, mesurée notamment par les effets réels qu’elles ont pu avoir, […] la dissolution du groupement ne peut être regardée, à la date du décret attaqué, comme une mesure adaptée, nécessaire et proportionnée à la gravité des troubles susceptibles d’être portés à l’ordre public ».

À la date du décret, les juges estiment donc que les actions de sabotage n’ont pas été suffisamment graves pour justifier la dissolution. À Sainte-Soline, rappelons que si les dégâts ne furent pas plus importants, c’est grâce au dispositif policier mis en place. Que les juges s’attendent vite à devoir réviser leur évaluation de la situation, car leur décision a été immédiatement interprétée comme un encouragement à amplifier le nombre et l’intensité des actions. Dans un communiqué, Les Soulèvements de la terre, après avoir crié victoire, annoncent la couleur : « Dans les semaines et mois qui viennent, nous ferons front ensemble contre les mesures d’exception ignominieuses de ce gouvernement. Nous viserons à développer les solidarités avec les travailleur.euses des champs ou des JO, étranger.es ou en exil, et face à la loi immigration qui arrive. Nous allons également amplifier les actions des Soulèvements de la terre avec des coordinations locales, multiplier les blocages, les occupations et les désarmements pour défendre la terre et l’eau comme communs : à Castres contre l’A69, dans le bocage de Loire-Atlantique pour stopper les extensions de carrières, en Maurienne contre le percement du Lyon-Turin, aux Vaîtes pour défendre les jardins ouvriers bisontins, contre l’aménagement marchand du glacier de la Girose, contre l’implantation d’un entrepôt logistique en Île-de-France sur un îlot de biodiversité, la construction d’une méga-bassine en Limousin ou l’accaparement des terres agricoles par des fonds spéculatifs… ». 

Renforcés structurellement, légitimés, selon eux, par la décision du Conseil d’État, les Soulèvements de la terre nous promettent une fin de sixième saison explosive avec déjà des actions de sabotages annoncées, du 9 au 12 décembre, contre « Lafarge et le monde du béton ». La revanche de Sainte-Soline est programmée, les 20 et 21 juillet prochain, avec une grande mobilisation internationale contre les « bassines ». Quant à la prochaine saison, elle aura sans doute en point de mire les Jeux olympiques. Les Soulèvements de la terre ont déjà fait part de leur volonté de perturber le parcours de la flamme. 

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